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Archives InterroGE - Question / réponse
Mise à jour: 14.09.2016

Archives InterroGE - Question / réponse

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Avez-vous des informations sur l'origine des stéréotypes lié aux bibliothécaires, tels que le style vestimentaire démodé, l'austérité, l'immense savoir, la maniaquerie ou encore la confiance qu'on leur accorde par exemple ?

Question répondue le 11.04.2018


Bonjour,

Nous vous remercions d'avoir fait appel au service Interroge, voici le résultat de nos recherches :

Les réflexions sur l’image et l’identité des bibliothécaires sont nombreuses, notamment par les professionnels du domaine. C’est que les stéréotypes sont tenaces. Marie Garambois, dans son article intitulé "Chut ! Faire taire les stéréotypes ? L’advocacy au service d’un métier en mutation" https://bit.ly/2DiAWRj paru en 2017 dans le "Bulletin des bibliothèques de France (BBF)" http://data.rero.ch/01-0055315 écrit ceci : « "Ringard" à lunettes, vieille fille acrimonieuse vêtue d’un cardigan, lecteur fou retiré du monde : les préjugés concernant les bibliothécaires ont aujourd’hui encore la vie dure. Souvent teintés d’une certaine tendresse malgré tout, ils reflètent une incompréhension de la société face à une profession longtemps mal jugée. L’est-elle encore ? La "pop culture", au prisme de laquelle le métier a souvent été représenté, que ce soit au cinéma, dans la littérature, dans les séries télévisées ou sur internet, fait perdurer cette image tout en disant quelque chose de ce que sont les bibliothécaires, et surtout de la manière dont ils sont perçus. On constate un décalage de plus en plus important entre l’image que la société semble renvoyer de la profession et les réalités d’un métier en prise à des mutations profondes. »

Votre question porte sur les raisons et les origines historiques de ces stéréotypes. Toutefois, il est difficile de pointer précisément la source de ces images collectives. Dans l’article "Stéréotypes sociaux" https://bit.ly/2JAu01m de l’"Encyclopédie Universalis" (que vous pourrez consulter dans son intégralité dans le réseau des bibliothèques municipales), Xavier Roth donne des éléments pour cerner la notion : « la notion de stéréotype apparaît dans le domaine des sciences sociales avec le développement de la théorie des opinions. Elle recouvre, en tant que concept scientifique, une série de faits dont l’importance avait été perçue dans le passé, mais sans qu’on ait pu les relier entre eux de façon rigoureuse, ni en saisir toutes les implications […]. Walter Lippman utilisa, en 1922, le terme de stéréotype pour rendre compte du caractère à la fois condensé, schématisé et simplifié des opinions qui ont cours dans le public. […] Comme il s’agit généralement d’opinions sans rapport avec la réalité objective, le stéréotype doit être rapporté à la notion de préjugé. »

Marie Garambois, dans son mémoire de 2016 intitulé "Le métier de bibliothécaire à l’épreuve des stéréotypes : changer d’image, un enjeu pour l’advocacy" https://bit.ly/2nbD8x9 , met en lumière l’importance des productions culturelles (ce que l’on percevait déjà dans la première citation) : « Comme le rappellent Melissa Langridge, Christine Riggi et Allison Schultz dans "Student Perceptions of Academic Librarians. The Influence of Pop Culture and Past Experience" https://library.niagara.edu/assets/langridgechapter.pdf , notre esprit est façonné par les images que nous avons vues […] à la télévision, dans les films, et dans les autres médias. Elles ont une influence sur la manière dont nous percevons et comprenons le monde : "[…] ces images deviennent ensuite la base de nos opinions, et perceptions de situations, personnes, professions similaires […]". » C’est également le point de vue soutenu par Anne-Marie Chaintreau et Renée Lemaître dans leur ouvrage "Drôles de bibliothèques… : le thème de la bibliothèque dans la littérature et le cinéma" https://bit.ly/2He0iB8 . Dans la préface de l’ouvrage, l’historien Roger Chartier décrit : « A sa manière, légère et drôle, ce livre pose un important problème : celui du lien entre la perception ou l’appréciation d’une profession et les représentations qui en sont le plus communément données. Pour des millions de lecteurs et de spectateurs, les bibliothèques et leur personnel sont ce que romanciers et cinéastes en disent ou en montrent. L’image forgée du lieu comme du métier devient ainsi constitutive de la manière dont toute une société se les représente, donc de leur réalité même. »

Ainsi, si des raisons et origines directes ne peuvent être péremptoirement proposées, des pistes peuvent malgré tout être mises en lumière pour comprendre le cheminement de ces images collectives, notamment en interrogeant les œuvres culturelles.

Par rapport au style vestimentaire, Marie Chaintreau et Renée Lemaître décrivent dans leur ouvrage l’évolution suivante, au cinéma : « Les premières femmes bibliothécaires ne furent pas tout de suite dépeintes dans les œuvres de fiction sous les traits des vieilles filles, à chignon et à lunettes, "fossilisées" dans leur univers livresque. […] On voit […] se dessiner un schéma romanesque souvent repris : la jeune bibliothécaire, qui se morfond dans des lieux austères, attend l’aventure et espère être "délivrée" par un beau jeune homme. […] La bibliothécaire hérite, en effet, du rôle d’ange civilisateur attribué à l’institutrice au temps de la conquête de l’Ouest américain. […] Ce n’est que dans les rôles secondaires que les vieilles filles font leur apparition, ridiculisées dans de brillantes comédies américaines […]. Les bandes dessinées popularisent ce personnage […]. Certains romans en font une peinture […] noire […]. » Les auteures se questionnent : « C’est […] dans les bibliothèques pour enfants qu’apparurent les premières femmes bibliothécaires aux Etats-Unis. [...] Les pionnières enthousiastes qui les créèrent, en appliquant des méthodes pédagogiques d’avant-garde, ne ressemblaient pas du tout à ces caricatures. Que s’est-il donc passé ? Pourquoi cette invasion de vieilles filles acariâtres ? Pourquoi les sorcières ont-elles supplanté les bonnes fées ? Les romanciers considéreraient-ils que les jolies filles se marient et donc quittent la profession comme c’était alors l’usage et que celles qui restent jusqu’à leur retraite s’aigrissent dans la vie austère que les convenances imposaient alors aux femmes célibataires ? »

Concernant la prescription, Marie Garambois propose l’explication suivante dans le travail de mémoire précédemment mentionné : « Aujourd’hui souvent décriée, cette notion correspond à un ensemble de pratiques, notamment ayant eu cours dans les bibliothèques qui se sont développées au XIXe siècle. Pour Anne-Marie Bertrand, la "période prescriptive" de la bibliothèque s’étend jusque dans les années 1950-1960. Elle consiste en une position de surplomb de la part du bibliothécaire, dispensant des conseils de lecture. Ceux-ci s’enracinent notamment dans le discours de l’Église afin de distinguer les "saines lectures" des autres. Le parallèle avec la religion est intéressant à tracer. Ainsi, certains évoquent-ils l’idée d’une vocation : James V. Carmichael Jr. cite Delia Foreacre Sneed, bibliothécaire de la fin du XIXe siècle/début XXe siècle, qui considérait que les bibliothécaires étaient nés pour cette activité, qui s’apparente à un art. On peut retrouver cette idée dans le discours d’un auteur anonyme participant à une série publiée par le "Guardian", donnant la parole a des fonctionnaires présentant leur métier. Il explique : "Mes amis se sont moqués de moi mais ma formation de bibliothécaire est un peu comme si j’avais été appelé – comme devenir prêtre."
Investies dans une mission d’alphabétisation, les bibliothèques de l’époque entretenaient aussi à leurs débuts une certaine méfiance vis-à-vis de la lecture de pur divertissement. L’idée de prescription est au fur et à mesure tombée en disgrâce, au profit de celle d’"accompagner plutôt que prescrire", comme l’écrivait Bertrand Calenge. Le bibliothécaire prescripteur apparaît ainsi souvent dogmatique, et en décalage avec une nouvelle posture davantage tournée sur la médiation et la co-construction avec les usagers. »

Pour le stéréotype de l’austérité, il est à mettre en lien avec le lieu de la bibliothèque. Selon Marie Chaintreau et Renée Lemaître, dans la production littéraire, les auteurs utilisent souvent, pour le décor « du "préfabriqué", c’est-à-dire des ensembles de termes qui construiront une bibliothèque fictive par automatisme de pensée. Parmi les mots utilisés, voici les plus fréquents : "souris", "poussière", "silence", qui donnent le sentiment d’un passé révolu puis "échelles", "piles", "labyrinthes" qui évoquent un univers difficile d’accès. Les adjectifs choisis apportent encore une connotation pernicieuse qui renforce ces images : "monumental", "universel", "intemporel", "solennel", "innombrable"… […] Ces évocations créent un univers censé représenter une bibliothèque ! Si de tels établissements existaient au XIXe siècle et même dans la première moitié du XXe, ils sont devenus rares et il serait difficile maintenant d’en trouver, pour des besoins cinématographiques, par exemple. » Et les auteures de souligner : « Mais [ces évocations] se sont formées au siècle dernier et perdurent dans les mémoires plus qu’il ne serait souhaitable. […] Ces images légendaires vont servir de décor à tous ceux qui veulent recréer l’univers désuet des bibliothèques, de plus en plus, heureusement, éloigné du réel. » L’austérité est également à relier avec le silence. Marie Chaintreau et Renée Lemaître expliquent : « […] les bibliothèques sont souvent assimilées à des sanctuaires ou à des cimetières. Un élément est en grande partie responsable de ces comparaisons : le silence qui est de règle dans ces trois endroits. Nécessaire à l’acte de lecture et à la concentration qu’il implique, le silence suscite automatiquement une attitude de respect. De plus, il provoque souvent une impression de froid et de mort. »

La maniaquerie ou l’immensité du savoir se retrouve dans le portrait de certains bibliothécaires dans les œuvres littéraires. Marie Chaintreau et Renée Lemaître écrivent : « Le réel fournit, en général, un point de départ. Le romancier isole d’abord un élément, l’observe au microscope, en grossit démesurément les détails et finira par faire une description qui, à défaut d’être une reproduction du réel, en sera la transposition.
Il semble que les romanciers auraient une certaine tendance à exercer des effets de grossissement sur les défauts plutôt que sur les qualités de "figures" sociales telles que les médecins, les juristes, les curés, les fonctionnaires. […] Les bibliothécaires, qui sont la plupart du temps des fonctionnaires, ne sont pas épargnés. Mais, à y regarder de près, une qualité, si elle est poussée à l’extrême, ne devient-elle pas parfois un défaut intolérable ? Ce sont bien les experts en classification qui deviennent des obsédés de l’ordre, les catalogueurs paisibles qui deviennent des maniaques de la fiche, ceux qui ont des mémoires prodigieuses qui sont pris pour des fous quand ils récitent par cœur des cotes compliquées. »

Enfin, pour le cliché à connotation positive d’être digne de confiance, il est mentionné par Marie Garambois sans être étayé.

Pour terminer, quelques références qui vous permettront d'approfondir cette thématique :

l'article de Jean-Claude Utard publié en 2005 dans le "Bulletin des bibliothèques de France" : "Entre clichés anciens et représentations réalistes : quelques images récentes de bibliothécaires" https://bit.ly/2IFO0hS ; si vous lisez l'anglais, l'ouvrage de Ashanti White, "Not your ordinary librarian : debunking the popular perceptions of librarians" http://data.rero.ch/01-R006369069 et celui de Nicole Pagowsky et Miriam Rigby, "The librarian stereotype : deconstructing perceptions and presentations of information work" http://data.rero.ch/01-R007806300 .

Nous espérons que ces éléments vous aideront dans votre recherche. N'hésitez pas à nous recontacter pour tout complément d'information ou toute autre question.

Cordialement,

Les Bibliothèques municipales de la Ville de Genève http://www.bm-geneve.ch

Pour http://www.interroge.ch

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